Achnacarry 1943…lettre à madame Hattu…!

À l’hiver 1943, alors que les raids se préparent, le commando Guy Hattu écrit à sa mère qu’il n’a pas revu depuis novembre 1938, date de son départ pour le Brésil où il a rejoint son oncle, l’écrivain Georges Bernanos.

Cdo N°4 Guy Hattu 1943
Je vous propose de la découvrir ci-dessous.
Néanmoins, petite présentation préalable afin de comprendre le contenu de ce document où se mêlent éléments personnels et points de vue politiques :
Lecteur de Maurras, Guy Hattu est dans sa jeunesse un antiparlementariste convaincu, membre des Croix-de-feu, engagé dans les manifestations de février 1934. Il évolue durant ces années, au contact de son oncle, des évènements, et de ses camarades de lutte au sein de la France Libre et du 1er BFMC, au point de se retrouver après-guerre dans les cercles de la gauche mendésiste.
La correspondance qu’il parvient à échanger avec sa mère (admiratrice de Pétain) durant la guerre témoigne de ces changements, démontre une volonté de justification et de persuasion que le combat qu’il mène est juste. Il estime que l’Histoire lui donnera raison d’avoir privilégié l’honneur de la France plutôt que toutes autres considérations politiques. Il tente à chaque fois de la convaincre que si certains aspects ont pu la satisfaire dans la politique menée par Vichy, comme la place redonnée à l’Église ou la lutte contre le communisme, le juste combat se trouve du côté de la France libre et des Alliés.
« Je dois te dire que, bien que craignant ta sympathie pour le Maréchal, je pensais que tu ne pouvais – que vous ne pouviez tous – que vous féliciter de cette initiative, que vous étiez fiers de mon refus d’accepter la défaite de la France ».

Pour découvrir rapidement le parcours de Guy Hattu:
http://fr.commando-kieffer.wikia.com/wiki/Guy_Hattu

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[LETTRE DE GUY HATTU À SA MÈRE]
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Novembre 1943

Ma petite maman,

Dans quelques jours cela fera cinq ans que je t’ai quittée ; ne crois pas que j’ai pu l’oublier.
Je me souviens avec tant de précision de notre séparation, de tes adieux poignants où j’ai pu comprendre mieux que jamais, par ton immense tristesse, la force de ton affection.
Je t’écris aujourd’hui avec une joie ardente parce que je puis enfin espérer que cette lettre te parviendra. J’imagine ton angoisse et ton inquiétude, mais je suis sûr que tu as fait comme moi, que tu as remis entre les mains de la Providence le soin de décider de l’Avenir.
Si ces cinq années ont pu faire du garçon que j’étais, un homme, j’ai trop pensé aux inquiétudes qui devaient t’envahir à mon sujet, tant au point de vue physique que moral, pour que cette évolution ait pu se faire hors de toi et sans toi. J’ai changé, sans doute, mais tout ce que tu m’as appris et que je respectais parfois seulement par habitude ou par tradition, j’ai su en découvrir et en peser la valeur. L’aide du bon Dieu m’a permis d’aller au-delà de la façade d’un tas de formules et d’opinions, pour y saisir une vérité plus claire, et parfois d’ailleurs si différente de ce que mon inexpérience m’avait fait jusqu’alors imaginer.
Ma petite maman, je suis fier de ne pas avoir abandonné le combat, d’être venu en Angleterre à une époque où tout semblait perdu, d’être venu ici pour l’honneur et par fidélité à mes croyances, pour me battre en Français auprès des Britanniques dont on ne pourra jamais assez exalter l’héroïsme et le sens chrétien de la liberté. Je le répète, j’en suis fier et quoiqu’il puisse arriver, j’en resterai fier et heureux. De tout mon cœur, de toute mon âme, je souhaite qu’en dépit de tes inquiétudes, tu en sois aussi fière et heureuse.
Je relis souvent tes lettres écrites pendant la guerre – cette guerre dont tu faisais alors une croisade, et qui, comme telle, ne pouvait cesser par une bataille perdue… Je pense avec terreur aux lettres que j’ai pu écrire d’Afrique. Sans doute l’ignorance totale des évènements, l’affirmation qu’on nous donnait que l’armistice avait été signé avec l’accord officiel de la Grande-Bretagne, un mois d’hôpital où j’avais dû supporter coup sur coup toutes les nouvelles du désastre et d’où j’étais sorti crevé, abruti, ont pu me cacher, pendant quelques temps, le déshonneur dans lequel les traitres ou les lâches nous avaient plongés. J’y pense avec une atroce amertume, et pourtant, j’affirme que si je n’avais pas été alors hospitalisé, je serais passé, dès juillet, avec mes camarades en territoire britannique.
En tout cas, jamais je n’ai cru la guerre terminée pour moi et si l’idée de rejoindre ceux qui continuaient la lutte ne m’obsédait pas encore, c’est que je croyais dur comme fer que l’Afrique reprendrait incessamment les armes. Cette dernière pensée, dont les évènements ont durant trois ans, montré l’absurdité, exprime d’ailleurs dans quelle ignorance je me trouvais alors de la situation réelle. Mais jamais je l’affirme, jamais je n’ai cru en Pétain ni en sa clique d’opportunistes. Jamais je n’ai cru en cette face sinistre d’un vieillard sectaire qui pour justifier le déshonneur, passait son temps à accuser la France et la dégrader aux yeux du monde.
Le bon Dieu n’avait pas voulu que je me batte dans la première période de cette guerre. Mais s’il m’a laissé en vie, ce n’était certainement pas pour que je me tourne les pouces… Il fallait venger les morts et l’humiliation de cette défaite. Il ne fallait pas que les morts de 14 soient tombés pour rien.
On a pu comprendre à quels mobiles avaient obéi tous ceux qui depuis des années, justifiaient nos abandons et exaltaient les agressions fascistes. A la victoire, qui en détruisant les régimes totalitaires pouvaient compromettre l’Ordre en Europe et les intérêts de certains milieux, des malheureux ont préféré s’installer dans une défaite qui leur permettaient avec l’appui des baïonnettes ennemies, d’imposer un régime dont les Français ne voulaient pas…
Comment des Français honnêtes et sincères ont-ils pu tolérer ce marché ou ne pas ouvrir les yeux ? Ce qui a été immonde dans Vichy, ce n’est pas tellement la soumission à l’ennemi, c’est l’acceptation de la honte, c’est d’avoir, par ordre de l’ennemi, condamné la France et cette guerre elle-même…
Ces malheureux, comme l’a écrit Bernanos « ont sacrifié la nation à leur nationalisme ». Sans doute une autre victoire aurait donné un prestige plus grand à la République…
Et alors ? Je préfère quant à moi la République d’une France victorieuse à tout système bâti sur une défaite – Et à plus forte raison à une monarchie qu’on aurait imposée en fraude, grâce au désespoir des uns, au dégoût des autres et à l’hébétude générale… Comment concevoir une telle monarchie, alors que sa seule valeur est le témoignage de la dignité française à travers l’Histoire.
Il y a une chose que je ne pourrai pardonner à Vichy, c’est d’avoir discrédité sans doute à jamais un certain nombre de principes dont le souvenir restera mêlé, dans l’esprit des Français, à la trahison et au déshonneur autant qu’à la présence des baïonnettes ennemies. Par haine de la démocratie, par peur du « bolchevisme », tous ces « réalistes » avaient accepté l’idée d’une France esclave, d’une monarchie souillée…
Oui cette guerre était une croisade, et à cause de cela elle ne pouvait cesser par une bataille perdue.
Je pense à vous sans cesse, horriblement anxieux d’ignorer vos sentiments… Oh, je sais que jamais vous n’avez pu tolérer l’idée de collaborer avec le vainqueur…ni accepter le principe d’une victoire allemande… mais avez-vous compris spontanément que l’action de Vichy vous entrainait peu à peu sur ce chemin, ou du moins cherchait à y entraîner la France ?
Je pense à tous ceux que j’aime, à tous mes amis. Je souhaite qu’ils soient en France à la pointe du combat, au milieu où à la tête de tous ces patriotes héroïques qui donnent au monde, face aux traitres et à la Gestapo, le témoignage de la grandeur et de la fidélité françaises.
Quant à moi ma petite maman, sûr de ton approbation, je ferai mon devoir. Jamais je n’ai vu avec plus de clarté le chemin du devoir. Je rentrerai en France avec la victoire désormais certaine. Je chasserai de nos villages et de nos villes ces hordes qui depuis plus de trois ans les souillent. Quand la France aura été vengée, quelle joie alors de retrouver les êtres chers.
J’ai eu indirectement des nouvelles de vos santés. Personnellement je n’ai jamais été plus costaud ni mieux portant. À ce sujet, soit pleinement rassuré ; je pense aux petits et aux privations qui leur sont imposées. Puissent-ils ne pas avoir l’esprit et la conscience déformés par une propagande honteuse. Puissent-ils avoir éloigné de leur cœur ce goût de la neutralité, du conformisme, des bras croisés qu’un maréchal voulait leur imposer, au nom de l’Histoire de France !
Georges est en bonne santé. Je n’ai pas souvent des nouvelles directes de lui ce qui ne t’étonnera pas.
J’arrête cette lettre ma petite maman, ne t’inquiète pas pour moi – Je le répète, la Providence sait ce qu’elle a à faire et j’ai en elle la plus totale confiance. Nous nous retrouverons bientôt, car bientôt finira notre calvaire – la misère de ceux qui souffrent. Comme l’a dit Churchill il y a trois ans et demi, « l’aube, un jour, se lèvera sur la France ». Courage, l’aube se lève. La France sera vengée, et les traitres chassés.
Embrasse tendrement tous les petits dont certains sont déjà de grands garçons. Qu’ils se préparent avec courage à la tâche immense de construction qui les attend. Ils referont la France, avec des armes et des esprits de vainqueurs, et non pas avec des génuflexions et des consciences de vaincus ou d’esclaves.
Apprenez-leur l’amour de la Liberté, qui est un sentiment chrétien. Qu’ils se préparent à continuer la route que nous, leurs aînés, leur auront tracé.
Embrasse tout le monde pour moi, et ne transmets mes amitiés qu’aux seuls amis dont je n’aurais pas à rougir…
Ma petite maman je t’embrasse de tout mon cœur, avec une infinie tendresse. J’ai été digne de tout ce que tu m’as enseigné. Je pense avec remord à toutes les peines, à toutes les déceptions infligées. J’étais jeune, et je sais que tu ne m’en veux pas. Courage, maman et à bientôt.

Tendrement.
Guy.

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Cette lettre et bien d’autres ainsi que les carnets de Guy Hattu ont été publiés sous le titre “Un matin à Ouistreham” (Tallandier).
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https://www.facebook.com/Un-matin-%C3%A0-Ouistreham-78468…/…

 

 

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